Veille Le calcul, infrastructure de guerre
En Russie, les frappes sur le cloud exposent la dépendance aux serveurs
Derrière les applications interrompues, les attaques contre les infrastructures russes révèlent une concentration de fonctions critiques. Leur usage partagé entre civils et militaires complique le ciblage.
La concentration des services numériques transforme quelques bâtiments en points de dépendance pour une économie entière. En visant des centres de données russes, l’Ukraine porte la confrontation sur les infrastructures physiques du cloud : des serveurs dont dépendent aussi bien les entreprises que les administrations et les particuliers.
Des frappes ukrainiennes ont visé les installations de Yandex à Sasovo, Kalouga et Vladimir. Des perturbations ont touché des services reposant sur son infrastructure, notamment dans le commerce électronique, les paiements et les applications de livraison ou de transport. Le 14 octobre, un centre de données de Sberbank dans la région de Saratov a également été pris pour cible. Un dirigeant de la banque a assuré que son fonctionnement n’avait pas été affecté.
Ces épisodes ne permettent pas, à eux seuls, d’établir l’ampleur des destructions ni la durée des interruptions. Ils montrent toutefois le mécanisme recherché : atteindre les capacités de calcul et de communication d’un adversaire peut aussi désorganiser les services civils qui utilisent les mêmes installations. Une infrastructure partagée concentre les effets d’une attaque bien au-delà de son éventuel usage militaire.
Les centres de données russes, points de concentration économique
Le cloud repose sur une promesse de disponibilité. Pour le client, les ressources informatiques sont accessibles à distance, sans avoir à gérer directement les équipements. Mais cette distance masque une réalité matérielle : les applications fonctionnent dans des bâtiments identifiables, alimentés en électricité, refroidis et reliés aux réseaux de télécommunications.
Lorsqu’un opérateur héberge de nombreux services, une même défaillance peut se transmettre à plusieurs secteurs. L’interruption d’une application de livraison reste un désagrément limité ; celle d’un service de paiement ou d’un outil indispensable à une entreprise peut bloquer des transactions et des opérations. La portée économique dépend donc moins de la seule taille du bâtiment que des fonctions hébergées et des solutions de remplacement disponibles.
Il faut ici distinguer une attaque informatique d’une frappe physique. La première peut viser des logiciels, des accès ou des données sans détruire les machines. La seconde menace directement les équipements et leur environnement technique. Rétablir le service peut alors demander davantage qu’une correction logicielle : il faut disposer d’autres capacités, transférer les charges de travail et, si nécessaire, remplacer le matériel.
Pour les centres de données russes, cette dernière étape constitue une vulnérabilité supplémentaire. Une partie des équipements doit être importée, dans un contexte de sanctions et de forte demande internationale. Les difficultés de remplacement peuvent prolonger les conséquences d’une destruction. Aucun chiffrage suffisamment établi ne permet cependant de mesurer ici le coût de reconstruction ou les capacités effectivement perdues.
Un usage militaire doit être démontré
La centralité économique d’un centre de données ne suffit pas à en faire une cible militaire licite. Le droit international humanitaire impose un examen de sa fonction et de l’avantage attendu de sa destruction. Le fait qu’une installation appartienne à une grande entreprise de l’État adverse ne règle pas cette question.
L’article 52 du premier protocole additionnel aux conventions de Genève, accessible dans la base du Comité international de la Croix-Rouge, définit deux critères cumulatifs. Le bien doit contribuer effectivement à l’action militaire, par sa nature, son emplacement, sa destination ou son utilisation. Sa destruction, sa capture ou sa neutralisation doit aussi offrir, dans les circonstances du moment, un avantage militaire précis.
Un centre hébergeant des fonctions de renseignement militaire ou des outils directement employés pour conduire des opérations pourrait ainsi relever de cette définition. Mais la possibilité technique d’accueillir de tels services n’en prouve pas l’usage effectif. Les éléments disponibles ne permettent pas d’établir publiquement la fonction militaire de chacune des installations visées.
Même lorsqu’un objectif militaire est identifié, l’attaque reste soumise aux règles de proportionnalité et de précaution. Les dommages civils prévisibles ne peuvent être excessifs au regard de l’avantage militaire concret et direct attendu. L’évaluation doit donc prendre en compte les conséquences prévisibles sur les services civils, pas seulement les dégâts immédiats au bâtiment.
La propagande ne tranche pas la qualification juridique
Après les attaques contre Yandex, des utilisateurs de réseaux sociaux ont affirmé observer une baisse de l’activité de comptes automatisés. Volodymyr Zelensky a repris ces signalements pour présenter les frappes comme un moyen de réduire la toxicité des échanges en ligne. Aucun élément indépendant probant n’a toutefois établi qu’elles avaient spécifiquement interrompu des campagnes russes de désinformation.
Cette distinction compte sur deux plans. D’abord, une variation d’activité observée sur une plateforme ne démontre pas à elle seule un lien avec la destruction d’une installation. Ensuite, héberger des opérations de propagande ou des comptes cherchant à influencer des élections ne suffit pas, en soi, à transformer un bâtiment en objectif militaire. La communication politique sur les effets d’une frappe ne remplace pas sa justification juridique.
La résilience dépend des capacités réellement séparées
Le cas des centres de données russes pose enfin une question commune aux économies numérisées : quelle autonomie subsiste lorsqu’un site devient indisponible ? Une sauvegarde protège certaines données, mais ne garantit pas qu’une application puisse redémarrer immédiatement ailleurs. La continuité suppose aussi des machines disponibles, des connexions opérationnelles et des procédures de bascule éprouvées.
La multiplication des sites ne suffit donc pas si ceux-ci partagent les mêmes dépendances critiques. Pour les pouvoirs publics comme pour les entreprises, l’examen doit porter sur la séparation réelle des capacités, les délais de reprise et l’accès aux équipements de remplacement. Le rapport de force se joue autant dans ces choix d’architecture que dans la protection des bâtiments : c’est là que se détermine la capacité d’une économie à continuer de fonctionner après une frappe.



