Décryptage Biorecyclage du plastique
Exportée jusqu’en Chine, la technologie de Carbios attend toujours son usine en Lorraine
Lors d’un colloque organisé à l’Assemblée nationale, le ministre de la Transition écologique, Mathieu Lefèvre, a fixé un cap aux industriels du recyclage : « passer à l’échelle industrielle ». À Longlaville, en Meurthe-et-Moselle, Carbios attend encore des clients et un cadre réglementaire stable pour construire la première usine européenne de biorecyclage, alors que sa technologie a déjà convaincu un industriel chinois.

Née dans les laboratoires français, la technologie de Carbios a franchi une étape décisive en trouvant preneur en Chine, signe de sa maturité et de l’intérêt qu’elle suscite sur le premier marché mondial du polyester. En France, son déploiement industriel avance pourtant à un rythme plus lent, et cet écart interroge la capacité du pays à accompagner ses propres innovations aussi vite que ses partenaires étrangers.
Une invention française qui s’exporte
Installée à Clermont-Ferrand, Carbios a développé avec des laboratoires de recherche publics une enzyme capable de décomposer le PET des bouteilles et des barquettes, ainsi que le polyester des vêtements, en leurs constituants de base. Une fois purifiées, ces molécules permettent de fabriquer une matière neuve sans recourir au pétrole, et de recycler le plastique à plusieurs reprises sans en dégrader la qualité. L’accord de licence signé avec le groupe chinois Wankai New Materials, en vue de l’installation d’une usine en Chine, consacre ce savoir-faire et ouvre à l’entreprise un débouché commercial à l’échelle mondiale, à l’image des grands groupes qui valorisent leurs brevets bien au-delà de leurs frontières.
Cette réussite à l’export met en lumière des différences de méthode. En Chine, les industriels bénéficient d’une politique publique qui érige le recyclage en priorité et mobilise rapidement les capitaux, ce qui raccourcit considérablement le temps entre la décision d’investir et la mise en service d’une usine. En France, un projet comparable doit d’abord convaincre des clients de s’engager avant de pouvoir boucler son financement, au prix de délais qui se sont accumulés depuis l’annonce de l’usine lorraine.
La Lorraine en première ligne
L’usine française doit voir le jour à Longlaville, dans le bassin de Longwy, aux portes du Luxembourg. Ce territoire a vu disparaître ses hauts-fourneaux à partir de la fin des années 1970, et nombre de ses habitants traversent aujourd’hui la frontière pour travailler au Grand-Duché. Le site de Carbios, dont la première pierre a été posée en 2024 à proximité de celui d’Indorama Ventures, l’un des principaux producteurs mondiaux de PET, y ferait revenir une industrie de pointe et des emplois qualifiés. Dimensionnée pour traiter 50 000 tonnes de déchets de PET par an, pour un investissement estimé à environ 230 millions d’euros, l’usine bénéficie du soutien de l’État au titre du plan France 2030 et de celui de la Région Grand Est, un appui qui traduit l’enjeu de reconversion pour un bassin longtemps associé au déclin de la sidérurgie. La proximité d’un producteur de PET doit en outre permettre de réinjecter les constituants issus du recyclage dans la fabrication de plastique neuf, sans les faire voyager à travers l’Europe. Le projet montrerait ainsi que la transition écologique peut recréer de l’activité industrielle là où la précédente mutation l’avait détruite.
Des clients avant les machines
Le chantier attend pourtant toujours de prendre son véritable départ. Benoît Grenot, directeur général de Carbios, a rappelé, durant un colloque organisé à l’Assemblée nationale en octobre, que la concrétisation du projet passe par des clients engagés et une visibilité suffisante sur la réglementation, sans lesquels les financements restent difficiles à réunir. L’entreprise a déjà conclu des accords de précommande avec plusieurs marques, mais le bouclage financier demeure la dernière marche avant le lancement des travaux, et la mise en service est désormais attendue au premier semestre 2028. Les obligations européennes d’incorporation de matière recyclée dans les emballages, appelées à se durcir d’ici la fin de la décennie, pourraient accélérer les décisions des marques.
Devant les industriels, Mathieu Lefèvre a voulu donner des gages à la filière. « Notre ambition est très claire : passer à l’échelle industrielle », a déclaré le ministre, qui voit dans le recyclage avancé une source de matière, mais « aussi et peut-être surtout » d’emplois. Benoît Grenot a salué des « messages qui nous encouragent à aller de l’avant », en espérant les voir se traduire en engagements concrets. Les deux projets, en Chine et en Lorraine, peuvent parfaitement avancer de concert, à condition que la France accorde à son usine pionnière la même réactivité que celle dont bénéficient déjà les partenaires étrangers de Carbios.



