Veille Le marché des alliés en première ligne
Face au duel commercial sino-américain, l’Europe reste un levier de pression
L’accès au marché est devenu un instrument de puissance. Dans le duel entre Washington et Pékin, les partenaires commerciaux ne sont pas de simples spectateurs : leurs dépendances offrent aussi des prises.
Un grand marché ne protège pas à lui seul contre la coercition commerciale. Encore faut-il pouvoir en restreindre l’accès sans subir un coût économique et politique supérieur à celui imposé au partenaire. C’est cette asymétrie, plutôt que la seule succession des annonces tarifaires américaines, qui place les entreprises européennes dans une position délicate face à Washington et à Pékin.
La guerre commerciale sino-américaine oppose deux puissances capables d’utiliser leurs débouchés comme instruments de négociation. Elle concerne aussi leurs partenaires : lorsque la pression directe sur le rival devient moins efficace, les marchés tiers et les relations avec les alliés prennent davantage d’importance.
L’historien du commerce Craig VanGrasstek défend cette lecture dans son ouvrage On Trade War, publié en 2026. Son hypothèse centrale est que la rivalité survivra à Donald Trump. Il ne s’agit pas d’une prévision certaine, mais d’une grille d’analyse : les transformations de l’économie chinoise et les instruments de puissance américains pèseraient davantage que l’alternance à la Maison Blanche.
La guerre commerciale sino-américaine repose sur des dépendances inégales
VanGrasstek distingue deux dimensions souvent confondues. La première est la puissance de marché : la place d’un pays parmi les acheteurs mondiaux détermine ce que ses fournisseurs risquent de perdre s’il ferme ses frontières. La seconde est l’exposition : une économie dont l’activité dépend fortement des exportations supporte plus difficilement la disparition d’un débouché.
Ces deux dimensions ne se recouvrent pas. Un pays peut être une grande puissance exportatrice sans disposer d’une liberté équivalente pour utiliser le commerce comme moyen de pression. Ses industriels, ses emplois et ses recettes dépendent alors du maintien des échanges. À l’inverse, un importateur disposant d’un vaste marché intérieur peut faire de son accès une contrepartie dans une négociation.
Le levier commercial dépend donc moins de la taille brute des échanges que du coût relatif de leur interruption. Cette approche ne signifie pas qu’un droit de douane serait indolore pour celui qui l’impose. Les importateurs, les consommateurs et les entreprises utilisant des composants étrangers peuvent en payer le prix. Elle cherche à déterminer lequel des partenaires peut supporter ce coût le plus longtemps.
La transformation chinoise change le rapport de force
L’entrée de la Chine dans le système commercial multilatéral constitue un premier repère. Son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce remonte au 11 décembre 2001. Mais cette intégration juridique ne suffit pas à expliquer la position qu’elle occupe aujourd’hui face aux États-Unis.
Dans l’interprétation de VanGrasstek, la réorientation économique engagée avec le onzième plan quinquennal, couvrant 2006-2010, représente un autre tournant. Le développement des besoins intérieurs et l’élargissement du marché chinois auraient progressivement réduit la vulnérabilité associée à un modèle fortement tourné vers les débouchés extérieurs. Xi Jinping aurait ensuite renforcé cette orientation pour des raisons politiques.
Cette lecture mérite une distinction : réduire son exposition globale ne supprime pas toutes les dépendances sectorielles. Une économie peut gagner en autonomie dans son ensemble tout en restant vulnérable sur certains équipements ou certaines technologies. Le changement porte sur sa capacité à encaisser une confrontation et à mobiliser, en retour, les intérêts de ses fournisseurs étrangers.
La guerre commerciale sino-américaine ne se résume donc pas à une tentative américaine de freiner un exportateur. Elle met aux prises deux États qui disposent de moyens de riposte. Pour VanGrasstek, cette évolution explique pourquoi un affrontement durable devient possible, là où une pression unilatérale aurait autrefois produit un déséquilibre beaucoup plus marqué.
Les alliances ne neutralisent pas la pression économique
Le point le plus directement pertinent pour l’Europe concerne les alliés des États-Unis. Une relation de sécurité ne garantit pas une protection contre les exigences commerciales de Washington. Elle peut même coexister avec une dépendance économique dont le partenaire américain dispose pour négocier.
VanGrasstek estime ainsi que les Européens sont plus exposés au débouché américain que les États-Unis ne le sont au marché européen. Cette appréciation décrit un rapport de vulnérabilité ; elle ne permet pas, à elle seule, de prévoir l’issue d’une négociation. Les secteurs touchés, les possibilités de substitution et la capacité politique à maintenir une riposte restent déterminants.
Le mécanisme vaut également pour Pékin. Un partenaire fortement dépendant des achats chinois peut subir une pression même si ses relations diplomatiques avec la Chine sont étroites. L’alignement politique et la sécurité économique ne sont donc pas synonymes. Dans cette configuration, les alliances ne disparaissent pas nécessairement, mais leurs conditions deviennent plus transactionnelles.
La comparaison avec la guerre froide, avancée par l’historien, doit rester une hypothèse de lecture. Elle suggère une compétition longue et des affrontements déplacés vers des pays tiers. Elle ne démontre ni la constitution inévitable de deux blocs étanches ni la disparition des échanges entre eux.
Pour l’Europe, convertir une taille économique en capacité d’action
La difficulté européenne est de conduire simultanément deux ajustements : limiter les dépendances envers la Chine, notamment dans l’automobile et les technologies propres, et préserver une capacité de négociation avec les États-Unis. Répondre à l’un en renforçant mécaniquement la dépendance envers l’autre ne résout pas le problème structurel.
Le marché européen constitue un atout, mais son utilisation suppose des arbitrages entre des intérêts industriels différents. Une restriction commerciale peut protéger certains producteurs et renchérir les approvisionnements d’autres entreprises. La capacité collective dépend alors de la répartition de ces coûts et de la volonté des États membres de soutenir une même position.
La guerre commerciale sino-américaine impose ainsi une question opérationnelle aux Européens : quels débouchés peuvent être diversifiés, quels fournisseurs peuvent être remplacés et quelles mesures peuvent être maintenues dans la durée ? C’est sur ces capacités concrètes, davantage que sur l’attente d’un changement de président américain, que repose leur marge de négociation.



