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Veille Afghanistan, la voie du Nord imposée

L’aide alimentaire internationale face aux guerres et aux routes fermées

Une cargaison de biscuits destinés à des enfants afghans a traversé plusieurs frontières et la mer Caspienne. Son trajet révèle la fragilité des circuits humanitaires lorsque conflits et restrictions frontalières se cumulent.

L’aide alimentaire internationale face aux guerres et aux routes fermées (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Une frontière fermée peut suffire à désorganiser une livraison alimentaire. Lorsque plusieurs routes deviennent impraticables à la fois, l’approvisionnement d’un pays enclavé dépend d’une succession d’autorisations de transit, de transporteurs et de points de passage. C’est le problème auquel s’est heurté le Programme alimentaire mondial (PAM) pour acheminer des biscuits enrichis destinés à 172 000 écoliers afghans.

L’épisode, décrit par Jean-Martin Bauer, directeur de l’analyse de la sécurité alimentaire et de la nutrition au PAM, donne une mesure concrète de la vulnérabilité de l’aide alimentaire internationale. Les produits devaient partir d’Indonésie, passer par le Pakistan, puis rejoindre l’Afghanistan par camion. La fermeture de la frontière pakistano-afghane a écarté cette première option. Un passage par Dubaï, le détroit d’Ormuz et l’Iran a ensuite été abandonné dans le contexte de la guerre au Moyen-Orient.

La cargaison a finalement été déchargée à Dubaï avant de traverser, par la route, l’Arabie saoudite, la Jordanie, la Syrie, la Turquie, la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Elle a franchi la mer Caspienne jusqu’au Turkménistan, puis poursuivi vers Kaboul. Le parcours a atteint environ 15 000 kilomètres. Ce chiffre décrit le détour imposé à cette livraison, non la distance habituelle entre son point de départ et sa destination.

Les itinéraires de l’aide alimentaire internationale se resserrent

Le détour afghan n’est pas seulement une difficulté de transport. Chaque frontière supplémentaire expose une cargaison à de nouvelles formalités, à une interruption possible du trafic et à des coûts de manutention ou de stockage. Pour une agence qui distribue des denrées financées par des contributions volontaires, les ressources absorbées par le trajet ne sont plus disponibles pour acheter ou livrer d’autres produits.

Jean-Martin Bauer indique que les approvisionnements du PAM à destination de l’Afghanistan empruntent désormais cette voie septentrionale passant par l’Asie centrale. Le changement réduit la marge de manœuvre logistique de l’agence : lorsqu’un itinéraire de substitution devient la voie de référence, un incident sur ce corridor peut affecter une part beaucoup plus large des livraisons.

L’Afghanistan cumule ainsi deux contraintes distinctes. La première est intérieure : les besoins nutritionnels restent élevés, alors que l’accès à l’assistance est limité. La seconde est extérieure : l’entrée des produits dépend des relations entre pays de transit et de la sécurité de routes éloignées du lieu de distribution. Selon Bauer, une grande partie des femmes qui se présentent dans les centres de santé pour obtenir de la nourriture pour leur enfant repartent sans aide. Son constat porte sur la capacité de réponse des structures concernées ; il ne permet pas, à lui seul, de mesurer l’ensemble des besoins dans le pays.

Du détroit d’Ormuz au prix des engrais

La guerre au Moyen-Orient agit aussi en amont des opérations humanitaires. Les perturbations du transport et la hausse des prix de l’énergie augmentent le coût d’acheminement des denrées. Des engrais plus chers peuvent, à leur tour, peser sur les coûts agricoles dans les pays importateurs. Ce mécanisme touche des populations bien au-delà des zones de combat : il agit sur le prix auquel elles peuvent se nourrir et sur les moyens nécessaires pour leur porter assistance.

En mars 2026, les analystes du PAM ont estimé que ces effets pourraient exposer 45 millions de personnes supplémentaires à une faim aiguë. Il s’agit d’une projection, pas d’un décompte de personnes déjà entrées dans cette situation. Dans une mise à jour publiée en juin, le PAM a indiqué que les mécanismes à l’origine de son alerte se matérialisaient. L’ampleur finale dépendra notamment de la durée des perturbations et de l’évolution des prix.

Le risque alimentaire ne résulte donc pas d’une seule pénurie mondiale de nourriture. Il naît aussi de l’impossibilité de produire à un coût supportable, d’acheter des denrées disponibles ou de les faire parvenir à ceux qui en ont besoin. Cette distinction compte pour l’action publique : soutenir une récolte, maintenir un corridor commercial et financer une distribution d’urgence ne répondent pas au même obstacle.

Des besoins croissants, des moyens contraints

Le PAM intervient à une échelle qui rend ces surcoûts décisifs. Selon les chiffres publiés par l’agence, il a apporté une assistance à 121 millions de personnes en 2025, au moyen notamment de camions, de navires et d’avions. À cette échelle, multiplier les détours pour l’aide alimentaire internationale ne relève pas d’une exception locale sans conséquence budgétaire.

Avec l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), le PAM a également signalé en juin une aggravation attendue de l’insécurité alimentaire aiguë dans treize foyers de crise. Le Soudan figure parmi les pays concernés. Conflits, déplacements de population et entraves aux échanges s’y combinent : une hausse des besoins peut coïncider avec une dégradation de l’accès humanitaire.

Pour les États donateurs, la question est celle des moyens à maintenir face à des crises simultanées. Pour les pays destinataires, elle est aussi celle des passages frontaliers et des infrastructures sur lesquels ils ont peu de prise. Le trajet des biscuits destinés aux écoliers afghans montre ce que produit cette double dépendance : l’aide alimentaire internationale peut rester disponible au départ et devenir beaucoup plus difficile à délivrer à l’arrivée.

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