Veille La marque, un levier de pression
Les boycotts déplacent le coût de la guerre vers les multinationales
Rester dans un pays en guerre ne dépend plus seulement des sanctions et de la sécurité des installations. Clients et investisseurs disposent de leviers pour peser sur les arbitrages des groupes.
Une entreprise peut conserver le droit d’exercer dans un pays et perdre, ailleurs, une partie du soutien commercial ou financier nécessaire à son activité. C’est le levier des boycotts en temps de guerre : faire supporter à un groupe international, sur plusieurs marchés, le coût d’une décision prise dans une zone de conflit.
Le rapport de force dépasse alors les autorités publiques. Des consommateurs peuvent détourner leurs achats, des salariés contester une implantation, des investisseurs céder leurs participations. Ces acteurs ne disposent pas du pouvoir d’interdire une activité. Ils peuvent néanmoins en modifier les conditions économiques.
Pour les multinationales françaises, les controverses entourant la présence en Russie après l’invasion de l’Ukraine ont rendu cette contrainte visible. Au Moyen-Orient, les campagnes visant des enseignes internationales montrent un autre mécanisme : une initiative locale peut exposer l’ensemble d’une marque, indépendamment de son organisation juridique.
Les boycotts en temps de guerre élargissent le périmètre du risque
Le calcul d’une implantation repose habituellement sur des éléments identifiables : sécurité des sites, accès aux fournisseurs, disponibilité des paiements, obligations réglementaires. Une mobilisation extérieure ajoute une variable moins facilement mesurable. Le maintien d’une activité peut préserver des revenus sur place tout en fragilisant les ventes ou les relations commerciales dans d’autres pays.
Après février 2022, Auchan, Leroy Merlin et Décathlon ont ainsi fait l’objet de critiques en France concernant la poursuite de leurs activités russes. Ces controverses doivent être replacées dans leur chronologie : elles ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle de chaque groupe. Elles illustrent en revanche la transformation d’un choix d’implantation en sujet de pression publique.
Le suivi établi par l’université Yale recense plus d’un millier d’entreprises ayant réduit leurs opérations en Russie. Ce décompte ne signifie pas qu’elles ont toutes quitté le pays. Suspension, réduction d’activité et retrait complet correspondent à des engagements différents. Les confondre empêcherait d’évaluer précisément ce que les groupes ont réellement changé.
La distinction importe aussi pour comprendre la pression exercée. Une annonce de départ ne suffit pas à établir une cession effective. Inversement, une présence résiduelle ne permet pas, à elle seule, de conclure au maintien intégral des opérations. Le rapport de force se mesure dans les actifs conservés, les contrats exécutés et les flux qui continuent.
Une initiative locale peut engager toute une enseigne
Le cas de McDonald’s montre comment cette pression circule au sein d’un réseau international. Après l’annonce de repas offerts à des soldats israéliens par sa franchise en Israël, l’enseigne a été visée par des appels au boycott. En 2024, sa direction a fait état d’un effet défavorable sur l’activité au Moyen-Orient et a dénoncé ce qu’elle présentait comme de la désinformation.
Cette qualification appartient à l’entreprise. Elle ne dispense pas de distinguer l’événement initial, les affirmations diffusées ensuite et les conséquences commerciales rapportées. Une campagne peut partir d’un fait établi tout en véhiculant des interprétations ou des accusations qui exigent leur propre vérification.
Pour le consommateur, la marque reste souvent l’interlocuteur visible. La séparation entre société mère, franchisé et exploitant local ne constitue donc pas une protection commerciale automatique. Les boycotts en temps de guerre peuvent transmettre une controverse d’un territoire à un autre, y compris vers des opérateurs qui n’ont pas pris la décision contestée.
Starbucks a également subi des appels au boycott dans le contexte d’un différend avec un syndicat de salariés autour d’un message de solidarité avec la Palestine. Les deux affaires ne sont pas identiques. Leur point commun est le déplacement du conflit vers l’acte d’achat, utilisé pour demander des comptes à une entreprise.
Le capital constitue un second levier
La pression ne passe pas uniquement par les caisses des magasins. En 2025, Norges Bank Investment Management, gestionnaire du fonds souverain norvégien, a retiré ses investissements de plusieurs banques israéliennes en invoquant un risque de contribution à des violations des droits humains. Le gestionnaire présente son cadre d’action sur son site consacré à l’investissement responsable.
Un désinvestissement ne prouve pas, à lui seul, que l’entreprise concernée perd immédiatement l’accès au financement. Ses titres peuvent trouver d’autres acheteurs. Il modifie néanmoins la relation entre l’investisseur et l’entreprise : le maintien au portefeuille devient conditionnel, et la décision peut servir de référence à d’autres détenteurs de capitaux.
Il faut ici séparer trois registres. Une sanction publique impose une obligation juridique. Une exclusion de portefeuille traduit les critères d’un investisseur. Un boycott cherche à modifier un comportement par la mobilisation. Leurs effets peuvent se cumuler, mais ils ne reposent ni sur les mêmes pouvoirs ni sur les mêmes procédures.
Un arbitrage qui exige des preuves, pas seulement un discours
Pour une direction, répondre par la seule communication laisse intacte la question centrale : quelles activités sont maintenues, avec quels partenaires et sous quel contrôle ? Une position publique devient vérifiable lorsqu’elle correspond à des décisions sur les contrats, les actifs et les responsabilités au sein du groupe.
Mesurer le coût des boycotts en temps de guerre exige la même discipline. Une baisse des ventes peut aussi résulter de l’inflation, de la conjoncture ou de difficultés opérationnelles. Sans données permettant d’isoler ces facteurs, attribuer toute variation à une campagne militante surestimerait son pouvoir.
Le changement structurel est ailleurs : les frontières du risque ne coïncident plus avec celles de l’implantation. Une activité peut rester autorisée et rentable localement, tout en devenant plus coûteuse pour le groupe dans son ensemble. Les arbitrages internationaux se jouent dès lors autant dans les contrats et les portefeuilles que dans la capacité d’une marque à conserver ses clients.


