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Veille La commande publique comme levier

Quantique : l’Union européenne veut réserver des débouchés à ses industriels

Avec son projet de Quantum Act, la Commission européenne mise sur les financements et les débouchés publics. Le véritable enjeu sera de faire émerger des fournisseurs capables de changer d’échelle.

Calcul quantique — quantique : l’Union européenne veut réserver des débouchés à ses industriels (image générée par IA)
Illustration générée par IA

Pour l’Union européenne, le calcul quantique pose d’abord une question industrielle : qui financera les machines, puis qui les achètera ? Le projet de Quantum Act attendu en novembre entend agir sur ces deux leviers. Il prévoit de rapprocher les efforts nationaux et d’orienter les achats publics vers des entreprises établies dans l’Union ou dans des pays liés à celle-ci par un partenariat stratégique dans ce domaine.

Cette préférence envisagée toucherait directement à la constitution du marché. Les laboratoires européens disposent de compétences reconnues, mais celles-ci ne suffisent pas à assurer la croissance des fabricants. Entre une démonstration scientifique et un équipement commercialisable, il faut financer des équipes, développer le matériel et trouver des premiers clients capables d’accepter une technologie encore immature.

Le texte reste un projet, non une obligation applicable. Son intérêt tient néanmoins au déplacement qu’il propose : utiliser l’échelle européenne pour soutenir une offre industrielle, plutôt que laisser chaque État organiser seul ses financements et ses commandes.

Financer le calcul quantique au-delà des laboratoires

La Commission européenne a déjà posé le diagnostic dans sa stratégie pour une Europe quantique, publiée en 2025. Malgré sa place parmi les principaux pôles de dépôt de brevets dans ces technologies, l’Europe ne recueille, selon ce document, que 5 % des financements privés mondiaux du secteur. Le contraste ne mesure pas à lui seul la qualité industrielle des entreprises, mais il révèle un écart entre production scientifique et attraction des capitaux.

Ce chiffre concerne les financements privés, pas l’ensemble des dépenses publiques et privées. Il ne constitue donc ni un bilan budgétaire européen ni une mesure complète de l’effort de recherche. Il indique toutefois la difficulté à mobiliser des investisseurs pour accompagner les entreprises au-delà des premières étapes de développement.

Le projet décrit plusieurs obstacles qui se renforcent : des priorités nationales dispersées, un accès inégal aux infrastructures et des liens insuffisants entre recherche, développement industriel et demande. Une initiative-cadre européenne doit améliorer cette coordination. Son efficacité dépendra de sa capacité à modifier les décisions d’investissement, pas seulement à rapprocher les calendriers administratifs.

Pour les industriels, le calcul quantique suppose ainsi de financer une trajectoire avant de pouvoir vendre un service largement éprouvé. Théau Peronnin, dirigeant de l’entreprise française Alice & Bob, estime que l’Europe peut encore prendre une position de premier plan et que les capitaux nécessaires restent mobilisables. Cette appréciation exprime la confiance d’un acteur du secteur ; elle ne remplace pas un plan de financement détaillé.

Faire des acheteurs publics les premiers clients

La disposition la plus concrète concerne les achats des gouvernements. Le projet prévoit qu’ils se fournissent auprès d’entreprises établies dans l’Union, ou dans des pays disposant d’un partenariat stratégique avec elle sur ces technologies. Le périmètre des fournisseurs admissibles deviendrait donc un instrument de politique industrielle.

Le mécanisme est identifiable : une commande publique peut apporter du chiffre d’affaires, une référence technique et une visibilité commerciale. Elle peut aussi réduire une partie du risque perçu par les investisseurs. Pour une entreprise qui doit construire des équipements avant de disposer d’un marché installé, ces premiers débouchés comptent autant que le soutien à la recherche.

Cette orientation ne garantit cependant ni les performances des machines ni leur compétitivité future. La définition des partenariats admissibles, les exigences techniques et les modalités de sélection seront déterminantes. Le montant des commandes et leur calendrier le seront tout autant. Les éléments disponibles ne permettent pas de chiffrer l’effort budgétaire correspondant, ni sa répartition entre l’Union et les États membres.

Une politique industrielle distincte de celle de l’IA

Le projet est présenté comme une approche différente de celle suivie pour l’intelligence artificielle. Là où l’AI Act organise notamment les obligations liées aux usages et aux risques, le Quantum Act entend d’abord développer une capacité technologique. Cette différence tient aussi à la nature des objets concernés : construire une infrastructure de calcul n’est pas équivalent à encadrer l’utilisation d’un système logiciel.

Jan Goetz, dirigeant du fabricant finlandais IQM, met en avant le contraste entre l’effort réglementaire européen sur l’IA et les investissements américains. Mais attribuer les positions industrielles actuelles à la seule réglementation serait réducteur. L’accès aux capitaux, aux composants, aux infrastructures et aux clients intervient également dans la capacité à changer d’échelle.

Sur le plan technique, les promesses doivent rester circonscrites. Les ordinateurs quantiques pourraient apporter un avantage pour certaines catégories de problèmes, notamment en simulation ou en recherche de nouveaux médicaments. Ils ne constituent pas un remplacement général des ordinateurs classiques. Leur capacité potentielle à compromettre certains systèmes cryptographiques représente aussi un enjeu de sécurité, sans signifier que les équipements actuels peuvent déjà briser toutes les communications protégées.

Coordonner sans disperser les moyens

Face aux États-Unis et à la Chine, l’enjeu européen ne se résume donc pas à produire davantage de recherche. Il consiste à conserver les entreprises, leurs compétences et leur capacité de production pendant la phase où les recettes commerciales restent incertaines. Une juxtaposition de marchés nationaux peut limiter les perspectives de fournisseurs qui doivent pourtant investir à une échelle internationale.

Le prochain arbitrage portera sur l’articulation entre financement commun, priorités nationales et achats publics. Pour que le calcul quantique devienne une capacité industrielle européenne, les annonces devront se traduire en infrastructures accessibles, en contrats attribués et en moyens de financement identifiables. C’est sur ces éléments que pourra être mesurée la portée réelle du Quantum Act.

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