Décryptage la grande dépendance
Terres rares : l’Europe sous la menace du verrou chinois
La dépendance aux terres rares est devenue une arme géopolitique. Pékin l’a bien compris : en contrôlant une part essentielle de leur production et de leur transformation, la Chine dispose d’un levier stratégique sur les industries européennes.
Il suffit parfois de quelques grammes de métal pour immobiliser une usine. Dans la course aux terres rares, la Chine a désormais pris le contrôle de toute la chaîne de valeur, de l’extraction au raffinage. Automobile, défense, éolien, électronique : l’Europe découvre qu’une partie de sa souveraineté industrielle dépend désormais de décisions prises à Pékin. Et tente, enfin, de réduire cette vulnérabilité.
Il n’y a pas eu d’embargo. Aucun cargo bloqué dans un port chinois, aucune déclaration martiale, aucun ultimatum. Seulement des licences, des formulaires et des autorisations administratives devenues soudain plus difficiles à obtenir. Et cela a suffi à faire trembler l’Europe !
Au printemps 2025, lorsque Pékin soumet à autorisation l’exportation de sept terres rares ainsi que de certains aimants permanents, l’industrie occidentale comprend très vite le message. En Europe, plusieurs lignes et sites de production sont arrêtés. « Les restrictions chinoises à l’exportation provoquent déjà des arrêts de production dans le secteur européen des équipementiers », alerte alors Benjamin Krieger, secrétaire général de CLEPA, l’organisation européenne des fournisseurs automobiles.
L’épisode dit beaucoup du nouvel âge de la guerre économique. On ne conquiert plus nécessairement un territoire pour exercer une puissance. Il suffit parfois d’avoir patiemment construit une chaîne de valeur.
La puissance au fond des mines
Dysprosium, terbium, samarium, yttrium : leurs noms restent étrangers au grand public. On les trouve pourtant partout. Dans les moteurs électriques, les éoliennes, l’électronique, les équipements médicaux, mais aussi les radars, les missiles ou les avions de combat.
Surtout, leur marché présente une particularité redoutable : sa concentration. La Chine représente environ 60 % de l’extraction mondiale des terres rares et autour de 90 % de leur transformation. Sur les terres rares lourdes visées par les restrictions de Pékin, la domination chinoise est encore plus spectaculaire : la Chine réalise « près de 100 % » de leur transformation, indiquait en 2025 Gracelin Baskaran, directrice du programme Critical Minerals Security au Center for Strategic and International Studies (CSIS). « Nous sommes donc particulièrement vulnérables », concluait-elle à propos des États-Unis — un constat largement transposable aux Européens.
Ce quasi-monopole n’est pas le produit d’un simple avantage géologique. Il est l’aboutissement d’une stratégie industrielle conduite pendant plusieurs décennies : extraction, séparation, raffinage, transformation, fabrication des aimants.
Là où les Européens ont longtemps recherché le fournisseur le moins cher, Pékin a construit une filière.
Sophia Kalantzakos, professeure à la New York University et auteure de China and the Geopolitics of Rare Earths, tirait déjà la sonnette d’alarme en 2018 : comment les grandes puissances industrielles ont-elles pu laisser un concurrent stratégique acquérir une position aussi dominante sur les matières premières de la prochaine révolution industrielle ? Ses travaux décrivaient déjà les terres rares comme un enjeu d’« economic statecraft », c’est-à-dire comme un instrument potentiel de puissance étatique.
Terres rares : l’arme du robinet
C’est peut-être là que réside l’essentiel. La Chine n’a pas besoin d’interrompre ses exportations. Sa puissance tient à sa capacité à choisir qui sera livré, dans quelles quantités et à quel rythme.
Les licences sont, de ce point de vue, un instrument autrement plus subtil qu’un embargo. « Je peux modifier qui obtient une licence et quelle quantité il est autorisé à exporter », explique Gracelin Baskaran. Ce système, poursuit-elle, procure à Pékin « beaucoup de pouvoir de négociation ». Le mécanisme est redoutablement simple. Une autorisation retardée, une information supplémentaire réclamée, une licence délivrée avec parcimonie peuvent suffire à désorganiser une chaîne industrielle fonctionnant en flux tendus.
Bruxelles ne dissimule d’ailleurs plus la dimension géopolitique du problème. En septembre 2026, Ursula von der Leyen a reconnu devant le Parlement européen que l’Union restait dépendante de la Chine à plus de 80 % pour de nombreuses matières premières critiques et à 90 % pour certaines terres rares. « Nous avons encore beaucoup trop de dépendances dangereuses », expliquait alors la présidente de la Commission européenne. Et d’ajouter : « Ce n’est pas seulement notre industrie qui en dépend, mais aussi notre indépendance et notre sécurité. ».
Quelques mois auparavant, Maroš Šefčovič avait obtenu de son homologue chinois l’assurance que les contrôles existants sur les terres rares et les aimants permanents ne perturberaient pas les chaînes d’approvisionnement européennes. Mais le commissaire européen au Commerce demandait dans le même temps à Pékin de simplifier encore les procédures de licences. Le paradoxe résume à lui seul le rapport de force : l’Europe doit négocier avec la Chine les conditions d’accès aux matériaux nécessaires à sa propre industrie.
Le réveil minier de l’Europe, enfin ?
Cette crise oblige surtout l’Europe à regarder ce qu’elle avait cessé de voir : une puissance industrielle commence sous terre. Pendant des décennies, la mine a été considérée sur le Vieux Continent comme une activité du passé, polluante, contestée et aisément délocalisable. L’Europe conserverait les ingénieurs, les constructeurs automobiles et les industries de pointe ; ailleurs seraient extraits et transformés les métaux nécessaires à leur fonctionnement.
La transition énergétique a rendu cette séparation intenable. Elle réduit certaines dépendances aux hydrocarbures mais accroît simultanément la dépendance aux métaux.
Dans ce paysage, un groupe comme Eramet prend une dimension qui dépasse largement sa seule valeur financière. Dernier grand groupe minier français d’envergure internationale, présent notamment dans le manganèse, le nickel et le lithium, il représente l’une des rares plateformes françaises disposant encore de compétences minières et métallurgiques. Eramet ne produit certes pas aujourd’hui les terres rares qui manquent à l’Europe (mais des métaux rares). Et c’est précisément ce qui rend son cas intéressant. Dans un monde où la maîtrise des ressources redevient un attribut de puissance, disposer d’entreprises capables d’explorer, d’extraire, de transformer et de nouer des partenariats avec les États producteurs devient un actif stratégique.
Le temps, nouvelle matière première
L’Europe a désormais changé de doctrine. Le 9 octobre dernier, elle a dévoilé une liste de 46 nouveaux projets miniers stratégiques miniers sur son sol. Stéphane Séjourné, le commissaire européen chargé de la Stratégie industrielle a beau assurer que « ces douze prochains mois seront une année d’accélération », une politique minière ne se décrète pas. Il faut des années pour ouvrir une mine, construire une usine de séparation, obtenir les autorisations environnementales, financer les infrastructures et reconstituer des compétences perdues. Le projet de mine de lithium porté par le groupe Imerys dans l’Allier en est une illustration : le premier permis de recherche a été accordé en 2015, mais l’extraction ne devrait débuter qu’à l’horizon 2030.
C’est ce décalage qui inquiète les experts. Agathe Demarais et Daniel Gros, de l’Institute for European Policymaking de Bocconi, le résument d’une formule : «la matière première la plus rare de la politique occidentale des minerais critiques n’est peut-être ni le scandium, ni le lithium, ni le dysprosium. C’est peut-être le temps. »
L’Union cherche donc désormais à constituer des stocks, diversifier ses fournisseurs et reconstruire des capacités de transformation. Mais elle affronte une Chine qui dispose déjà des mines, des raffineries, des ingénieurs, des industriels et des débouchés. La Commission elle-même décrit désormais sans détour cette stratégie : Pékin adopte une approche couvrant « l’ensemble de la chaîne de valeur » et utilise sa puissance sur les matières premières critiques pour étendre sa domination vers les batteries, les véhicules électriques ou les éoliennes.
L’Europe a longtemps cru que l’interdépendance économique neutraliserait progressivement les rapports de puissance. Elle découvre aujourd’hui qu’elle peut aussi les organiser. Les terres rares en fournissent une démonstration presque parfaite. Pékin n’a nul besoin de fermer durablement le robinet. Il lui suffit que les industriels européens sachent qu’il existe.
Dans la guerre économique contemporaine, la dépendance devient une arme avant même que l’on décide de s’en servir.



