Veille La valeur face à la dépendance
L’Europe mise sur les usages de l’IA, au risque de dépendre des modèles étrangers
L’Union européenne veut tirer parti de l’IA dans ses industries. Mais développer les applications sans maîtriser les modèles laisse ouverte la question du partage de la valeur et du contrôle technologique.
L’Europe peut gagner en productivité grâce à l’intelligence artificielle sans contrôler les modèles qui la rendent possible. C’est le pari qui prend davantage de place dans les orientations de la Commission européenne. Il ouvre des débouchés aux entreprises capables d’intégrer ces technologies dans l’industrie, mais laisse aux fournisseurs de modèles une position centrale dans la chaîne de valeur.
Le déplacement de priorité concerne donc autant le pouvoir économique que la recherche. L’adoption de l’IA peut améliorer les performances d’un fabricant, d’un cabinet juridique ou d’un opérateur de transport. Elle ne leur donne pas nécessairement la maîtrise du système dont dépendent ces gains. Le fournisseur conserve, selon les modalités d’accès, la main sur les prix, les mises à jour et les conditions d’utilisation.
Cette orientation ne constitue pas un abandon formel des modèles européens. La Commission continue de défendre leur développement. Elle installe néanmoins un nouvel ordre de priorité : accélérer les usages dans le tissu productif, alors que les acteurs américains et chinois occupent les positions dominantes dans les modèles les plus avancés.
L’adoption de l’IA devient une priorité industrielle
Dans son discours sur l’état de l’Union de septembre 2026, Ursula von der Leyen a défendu l’idée que l’Europe pouvait retirer une grande valeur d’une technologie sans être nécessairement à l’origine de ses développements les plus avancés. L’enjeu est de convertir les capacités disponibles en résultats économiques pour les entreprises européennes.
La Commission prépare, pour le 16 novembre, un sommet Apply AI destiné à accélérer le déploiement dans les industries stratégiques. La santé, les transports, l’agroalimentaire, la fabrication avancée, la défense et le spatial figurent parmi les secteurs mis en avant par sa présidente. Le choix vise des activités où l’Europe dispose déjà d’entreprises, de savoir-faire et de données métier.
Les statistiques donnent un fondement à cette priorité. Selon les données d’Eurostat sur l’utilisation de l’IA en 2025, environ une entreprise européenne sur cinq utilise ces technologies dans le périmètre de l’enquête, qui couvre les entreprises d’au moins dix personnes dans les secteurs étudiés. Le taux atteint 42 % au Danemark, contre 5,2 % en Roumanie.
L’écart entre tailles d’entreprise est également marqué : environ 55 % des grandes entreprises utilisent l’IA, contre 17 % des petites. Ces proportions mesurent l’usage déclaré, non son intensité ni sa contribution effective à la productivité. Elles montrent toutefois que le déploiement reste très inégal et que les gains potentiels ne se répartissent pas spontanément dans l’économie.
Le manque de compétences arrive en tête des obstacles invoqués par les entreprises qui ont envisagé ces outils sans les adopter. Le problème n’est donc pas seulement l’accès à un modèle performant. Il faut aussi identifier les tâches pertinentes, organiser les données, former les équipes et contrôler les résultats. Cette demande ouvre un marché aux intégrateurs et aux fournisseurs d’applications spécialisés.
Le fournisseur du modèle garde un levier
Cette stratégie rencontre une objection portée notamment par Mistral. L’entreprise française conteste l’idée que l’Europe puisse se satisfaire du développement d’applications. Son argument porte sur la répartition de la valeur : les acteurs qui construisent les modèles avancés peuvent en capter une part importante, même lorsque d’autres entreprises assurent leur déploiement auprès des utilisateurs.
Le mécanisme est concret. Une application peut s’appuyer sur un modèle accessible à distance, facturé en fonction de sa consommation. L’entreprise qui commercialise cette application crée une interface, adapte le service à un métier et assure son intégration. Mais elle reste exposée aux changements de tarif, de disponibilité ou de fonctionnalités décidés par son fournisseur. Une hausse du coût du modèle peut réduire sa marge sans qu’elle dispose immédiatement d’une solution de remplacement.
La dépendance varie cependant selon l’architecture choisie. Un modèle dont les paramètres sont accessibles et qui peut être déployé sur une infrastructure maîtrisée ne crée pas les mêmes contraintes qu’un service propriétaire entièrement distant. Il faut encore examiner la licence, les capacités de calcul nécessaires, la maintenance et les possibilités de migration. L’origine géographique du modèle ne suffit pas, à elle seule, à déterminer le degré d’autonomie.
L’adoption de l’IA pose ainsi une question de commande et de contrat : qui contrôle les données, qui peut modifier le système et à quel coût peut-on changer de fournisseur ? Pour un industriel français, ces conditions peuvent compter autant que les performances affichées lors d’un test. Elles déterminent la continuité d’un processus de production et le pouvoir de négociation de l’utilisateur.
La capacité de calcul reste le verrou matériel
Henna Virkkunen, chargée des questions technologiques à la Commission européenne, maintient que l’Union doit disposer de ses propres modèles pour éviter une dépendance totale envers d’autres pays. Elle identifie néanmoins l’insuffisance des capacités de calcul comme un obstacle majeur au développement des systèmes les plus avancés.
Les modèles ne constituent qu’une couche de cette dépendance. Leur entraînement et leur exploitation nécessitent des puces, des centres de données, des services informatiques et de l’électricité. Développer un modèle européen ne garantit donc pas une autonomie complète si les infrastructures et les composants critiques restent fournis par des acteurs extérieurs.
À l’inverse, privilégier les usages ne condamne pas nécessairement l’Europe à une position subalterne. Les entreprises qui maîtrisent un métier, ses données et ses contraintes peuvent construire des services difficiles à reproduire. Mais cette position sera plus solide si elles peuvent choisir entre plusieurs modèles et éviter qu’un seul fournisseur devienne indispensable.
Le critère décisif sera donc moins le nombre d’applications lancées que la capacité des entreprises à conserver leurs gains et leur liberté de choix. L’adoption de l’IA peut renforcer l’industrie européenne. Pour ne pas transformer ce progrès en dépendance durable, elle doit s’accompagner de solutions de remplacement, de contrats réversibles et d’un accès maîtrisé au calcul.



